Surveiller Nathalie: Dans la tête d’un harceleur.

1989.  À l’aube de ses 21 ans, un bien naïf jeune homme qui habite encore dans le sous-sol de la maisonnette de ses parents commence une relation avec une fille de 20 ans.  Lorsqu’elle tentera de mettre fin à la relation en mettant plein d’obstacles à celle-ci, il ne comprendra pas le message.  Et lorsqu’elle y mettra fin clairement, il refusera de la laisser aller.  Ce genre d’histoire, on s’en est fait souvent raconter.  Or, cette fois-ci, elle sera narrée non pas du point de vue de la victime mais bien de son harceleur.

Cette histoire se passe deux ans après le roman Sept Semaine en Appartements, mais on n’a pas besoin de le lire afin de comprendre Surveiller Nathalie.

Publicités

Les chapitres

Vous pouvez lire ce roman de deux façons: ou bien en déroulant vers le bas, ou bien en cliquant directement sur le chapitre de votre choix.

Mot de l’auteur
Vivre sa jalousie, ou bien accorder sa confiance?
Chapitre 1 : La période pré-harcèlement.

Chapitre 2 : Faire une première bonne impression.
Chapitre 3 : Une bonne impression réciproque.
Chapitre 4 : Ma mentalité.
Chapitre 5 : La promesse du mois et demi.
Chapitre 6 : Une semaine décevante.
Chapitre 7 : Tel est pris qui a réussi à prendre.
Chapitre 8 : Le monde à l’envers.
Chapitre 9 : Perdre, quoique l’on fasse.
Chapitre 10 : La rechute.
Chapitre 11 : Le plan.
Chapitre 12 : La mort d’un harceleur. …Et sa résurrection.
Chapitre 13 : Surveiller Nathalie.
Chapitre 14 : Aller trop loin.
Chapitre 15 : L’après-Nathalie.
Chapitre 16 : Mange un char!
Chapitre 17 : Des plans et du non-planifié.
Chapitre 18 : Le duel intérieur.
Chapitre 19 : Plus jamais!
Chapitre 20 : Dans la tête d’un harceleur.
Chapitre 21 : La difficulté de dire Non merci!

Mot de l’auteur

À chaque fois que l’on entend parler d’un harceleur, c’est toujours la même histoire: Une fille se plaint du harcèlement que lui fait subir un gars, gars qui est souvent son ex mais pas nécessairement. Beaucoup de psychologues se sont penchés sur le phénomène.  De nombreuses études ont été publiées sur le sujet. Elles soulèvent toujours les questions suivantes:

Pourquoi agit-il ainsi?
Comment devient-on un harceleur?
Qu’est-ce qui se passe dans la tête de celui qui harcèle?
Qu’est-ce qui le pousse à faire ça?
Qu’est-ce qu’il cherche à accomplir?

Le problème, c’est que ces études sont réalisées par des gens qui ne sont pas des harceleurs.  Il leur est donc difficile de bien comprendre le point de vue de ces hommes.  Quant au harceleur lui-même, il ne peut expliquer ses gestes car il n’a pas l’esprit d’analyse.

Eh bien moi, il se trouve que je peux très bien faire les deux.  Parce que, voyez-vous, je n’ai pas toujours été une personne qui prétend être un sage.  À la fin des années 80, à l’âge de 21 ans, j’étais un harceleur.  Un stalker.  Puisque déjà à l’époque j’écrivais beaucoup, j’ai encore toutes mes notes, tous mes textes, écrit sur le sujet, et ce pendant que je le vivais.  Et puisque j’ai aujourd’hui un bon esprit d’analyse, non seulement je peux vous décrire tous mes faits, tous mes gestes, tout ce qui me passait par la tête, je suis maintenant en mesure d’en expliquer le pourquoi.

Il y a plusieurs raisons qui poussent certains hommes à devenir harceleurs.  Pour certains, c’est la jalousie. Pour certains autres, c’est l’amour.  Pour d’autres encore, c’est par voyeurisme.   Dans mon cas personnel, c’est parce que je savais que la fille me mentait effrontément et que je me devais de le prouver.  Même si ça signifiait poser des gestes dont je ne serai pas fier, même aujourd’hui, plus d’un quart de siècle plus tard.  Même si ça signifiait perdre de plus en plus tout sens logique, en glissant peu à peu dans une folie où aucun plan n’est trop cherché loin et où aucun geste n’est injustifiable.

Un détail important que je tiens à préciser tout de suite: Toutes les explications que je vais donner afin que l’on comprenne le comment et le pourquoi de mes gestes, ce ne sont pas des justifications.  Ce sont des explications, tout simplement. Puisque le but de l’exercice est de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un harceleur.

Vivre sa jalousie ou accorder sa confiance?

Ça me décourage parfois, de voir des gens devenir extrêmement méfiants envers leur nouveaux partenaires, juste parce qu’un de leurs ex les a un jour trahis. Parce que dans le fond, tout ce que ça fait, c’est prolonger inutilement un problème qui aurait dû disparaître en même temps que l’ex en question. Personnellement, depuis que j’ai atteint la trentaine, j’ai comme principe que si ma partenaire a à me tromper, elle va le faire, et ce que je lui fasse subir mes craintes ou non. Je lui accorde donc ma confiance dès le départ. Comme ça…

  • Si elle en est digne, tout va bien.
  • Si elle s’en montre indigne, ça finit là.
  • Et si elle en est indigne mais cache bien son jeu, eh bien je ne m’en rendrai jamais compte.

Alors qu’est-ce que ça changerait au bout du compte, que je m’en méfie ou non? Et puis, si je lui fais subir ma méfiance inutilement parce qu’elle est fidèle, la pression non-méritée que je lui mets dessus va miner notre couple. Je causerais donc la rupture, ce qui serait idiot puisque je provoquerais moi-même la chose que je cherchais justement à éviter. La seule façon garantie de ne jamais se faire tromper, c’est de ne prendre aucun risque, donc de rester célibataire toute sa vie. Il y a aussi l’option d’essayer de contrôler les allées et venues de l’autre 24 heures 7 jours, mais c’est non seulement impossible à faire, on n’a jamais vu quelqu’un connaître la paix d’esprit dans sa vie de couple de toujours se stresser à se faire du souci avec ça.

Je me suis rendu compte au fil des années qu’il existe deux genres de jalousies: La naturelle et la provoquée.

JALOUSIE 1: La Naturelle.  Le cliché est vrai que la source principale de la jalousie vient du manque de confiance en soi. C’est ce qui fait qu’à chaque fois qu’on se fait une amoureuse / amante / conjointe, non seulement on se sent comme si on n’a rien pour la garder, on a l’impression consciente ou non que l’on n’arriverait jamais à en trouver une autre si on perd celle-là. Donc, plus notre estime de soi est bas, plus on a peur, plus on est accro, et plus on a un désir de propriété sur la fille. À partir de là, la façon dont on va réagir va dépendre de notre personnalité: Les agressifs accuseront sans preuves, seront violents verbalement et/ou physiquement. Les passifs seront plus stratégiques, commençant d’abord par fouiller partout, inspectant le moindre détail, à la recherche de preuves de cocufiage planifié ou non, passé, présent ou futur, afin d’avoir une bonne raison de la confronter. Ils seront méfiants, sournois, agissant dans l’ombre, seront cyniques, manipulateurs, s’exprimeront en sous-entendus, tenteront d’isoler la fille, etc.

Il arrive aussi qu’une personne, aussi jalouse que convaincue d’être éventuellement trompée, va être frustrée de ne jamais être capable de prendre l’autre en flagrant délit. Dans ce temps-là, histoire de tester l’autre, elle va provoquer elle-même la situation de cocufiage, allant jusqu’à les suggérer à son partenaire. Ainsi, Par un bel après-midi de juillet 1995, une de mes ex, la mère de mes enfants, a monté un plan avec son amie Linda, dans lequel elles me proposaient un ménage à trois pour le soir-même. En tant que jeune homme de 27 ans, on peut comprendre que l’idée de baiser avec deux femmes était plaisante. Par contre, celle de le faire avec Linda l’était moins. C’est que cette fille, qui se plaisait à se présenter comme étant une féministe radicale, n’avait jamais caché son dédain pour moi et pour tout ce que je représentais en tant que mâle. Ne sachant trop quoi répondre sur le coup et devant elles, je me suis contenté de bafouiller un « Euh… On verra ça à’ soir! » Quelques heures plus tard, alors que Linda était repartie chez elle, j’ai dit à ma conjointe que le plan de soirée avec Linda me rendait mal à l’aise et que je n’y tenais pas vraiment. Elle m’a alors répondu que jamais il n’avait été question de faire un ménage à trois pour de vrai, car ce n’était qu’un test qu’elle me faisait passer, pour voir si j’avais envie de baiser une autre fille qu’elle. Bien que choqué et légèrement frustré, j’ai pris la chose du bon côté.

MOI : Ah, tout de même. Voilà qui me rassure. Au moins, maintenant tu as la preuve que je te suis fidèle et que je n’ai pas envie d’aller voir ailleurs.

ELLE : Pfff! Toute c’que ça prouve, c’est qu’tu veux pas la fourrer quand chus là. Ça m’garantit rien pour le reste du temps, ni avec elle ni avec les autres filles.

Et voilà, comme je le disais plus tôt, comment j’ai appris que même en surveillant son conjoint 24/7, il est impossible d’atteindre la tranquillité d’esprit sur le sujet.

Parlant de ménage à trois, j’ai rencontré à plusieurs reprise au cours de ma vie des hommes qui étaient dans un couple dit ouvert. On pourrait croire que ce sont les gars les plus en confiance et les moins jaloux qui soient. Mais trop souvent, au contraire, je me suis rendu compte qu’ils souffraient de manque de confiance en eux et qui angoissaient à l’idée de se faire tromper et/ou quitter pour mieux que lui. C’est pour survivre à cette angoisse que, consciemment ou non, ils recherchent ce compromis.  Comme ça, au lieu de perdre leur temps à se demander si Madame couche avec d’autres gars, au moins ils le savent.  Ça règle la question. En plus, puisque Madame peut coucher avec tous les gars qu’elle veut, Monsieur est rassuré car il croit qu’elle n’aura jamais besoin de choisir entre lui ou un autre. Bref, lorsqu’il nous semble inconcevable d’avoir ce qu’il faut pour mériter la fidélité, alors on se contente d’essayer de se donner un certain contrôle sur l’infidélité, quitte provoquer la situation d’infidélité soi-même.

JALOUSIE 2: La provoquée. On a tendance à oublier c’est parfois l’attitude de la fille qui cause la jalousie. Attention; je ne dis pas que la fille est toujours celle qui provoque la jalousie chez son homme. Sauf que des fois, dans certains cas, oui, c’est elle qui fait exprès.

Plus jeune, j’étais un jaloux naturel. Par la suite, j’ai pris confiance en moi et plus jamais je n’ai ressenti de la jalousie. Pourtant, il m’est quand même arrivé à deux reprises de revivre les angoisses de ma période pré-estime de soi. Je ne comprenais pas pourquoi je faisais une telle rechute après avoir fait tant de progrès positif. Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que c’était elles qui faisaient exprès pour faire naître ces sentiments négatifs en moi. J’ai vite compris la base de leur problème : Mal influencées par leurs relations précédentes où elles étaient victimes de la jalousie de leurs ex, elles avaient développé le réflexe de croire que quand un gars n’est pas jaloux, c’est signe qu’il se fout d’elle, donc qu’il va la laisser tomber. Et en effet, quand la majorité de tes ex justifient leurs abus envers toi en te répétant que jalousie = preuve d’amour, éventuellement tu développes le réflexe d’y croire afin de rendre ta situation moins misérable, ne serait-ce que dans ta tête. Sauf que quand un réflexe devient acquis dans une situation négative de couple, ça reste en toi, et ça risque de pourrir tes relations suivantes pendant longtemps. Alors pour se rassurer que je l’aimais vraiment, elle faisait tout pour provoquer ma jalousie. Par exemple, en faisant exprès pour commenter tel ou tel gars positivement, en disant combien elle admirait profondément son talent musical, sa grandeur, sa minceur, sa musculature, son menton carré viril, sa job, son salaire, etc.  Et elle prenait bien soin de ne toujours les complimenter que sur des choses que je n’avais pas moi-même, ou bien que je serais incapable d’obtenir quoi que je fasse. J’avais beau me dire qu’il n’y avait rien là, que si elle restait avec moi malgré tout ce qu’elle trouve mieux chez les autres, c’est signe qu’elle m’aime vraiment. Mais à la longue, à force de se faire sans cesse rappeler à quel point tant d’autres sont mieux que lui, un gars finit par se croire de plus en plus inadéquat à garder sa blonde.  Parce que voici ce que son attitude faisait en moi:

  • Elle allongeait la liste de ce qu’elle aimait chez les autres.
  • Par conséquent, elle allongeait la liste de ce qui manquait chez moi pour lui plaire.
  • Par conséquent, elle allongeait ma liste de raisons de croire que je n’avais pas ce qu’il fallait pour la garde.
  • Par conséquent, elle minait cette confiance en moi-même que j’avais si durement acquise au fil des années.
  • Par conséquent, elle faisait de moi un gars soupçonneux et jaloux. … C’est à dire le genre de gars qu’était son ex.  Le genre de gars que je ne voulais (plus) jamais (re)devenir.

Ne voulant pas revivre ce genre d’angoisses après avoir tant travaillé pour m’en débarrasser, et ne voulant surtout pas devenir comme ses ex, c’est moi qui ai mis fin à la relation. Ça lui a permis de crier haut et fort qu’elle avait raison à mon sujet, tout ce temps-là, de penser que je me foutais d’elle. Elle ne se rendait pas compte qu’au contraire, c’est elle-même qui a provoqué notre rupture. Et pourquoi faisait-elle ça? Par manque de confiance en elle-même, évidemment. C’est la raison pourquoi quelqu’un ressent toujours le besoin que l’autre lui prouve son affection. Sauf que pendant que tu lui prouves à répétition l’amour que tu as pour elle, elle ne te donne jamais d’amour en retour, puisqu’elle est trop occupée à te soupçonner et à se méfier de toi. Quand tu finis par t’apercevoir que non seulement tu es toujours soupçonné injustement de ne pas l’aimer, tu vois qu’en fait la seule personne dans le couple qui donne preuve d’affection à l’autre, c’est toi. Tu réalises alors qu’elle t’accuse et te punis sans cesse pour quelque chose qu’en réalité c’est elle qui te fais à toi. Ça t’enlève, avec raison, l’envie de poursuivre la relation.

J’ai observé et/ou vécu ce genre de situation assez souvent pour pouvoir affirmer que tant que l’on reste en couple avec une telle personne, on ne peut jamais la changer. Parce que tant qu’on reste avec, elle continue de croire que son petit jeu fonctionne.  Elle n’a donc aucune raison de le cesser.

Chapitre 1 : La période pré-harcèlement.

Tout d’abord, afin de mieux comprendre comment je suis devenu un harceleur, voici les grandes lignes de ce que j’étais, ce que je faisais, ce que je pensais, comment je vivais, ce que je vivais et comment je le vivais. Comme je le dis dans l’introduction, je ne prétends pas que ce qui va suivre constitue une justification pour les gestes que j’ai commis à l’époque. Ce ne sont pas des excuses. Ce sont des explications. Parce que même les gestes les plus inexcusables reposent sur une logique, fut-elle tordue.

Donc:

Été 1989. J’ai 20 ans, à la veille d’avoir 21. Je vis chez mes parents, dans le sous-sol de leur maison, dans le petit village de St-Hilaire. Pour les non-initiés, l’endroit à l’époque fait fortement penser à Riverdale, la ville de Archie, populaire personnage de bandes dessinées.

Bien que nous vivons dans un joli quartier avec superbe vue sur la rivière et la montagne, nous sommes pauvres.  Mais attention: nous ne sommes pas des pauvres typiques. Nous sommes bien habillés sans pour autant être ultra-chics. La maison est impeccable.  Aucun problème avec la loi. Jamais d’alcool à la maison à part le vin pour les occasions spéciales et les recettes. Zéro tabagisme. De plus, à une époque où ça compte encore, nous sommes de bons catholiques.

La source de notre pauvreté résidait dans le fait que mon père était un manuel qui avait rarement un emploi stable. Quand on le rencontre, on le trouve très gentil. Hélas, il a un caractère explosif et une mèche courte. Tôt ou -tard- encore plus tôt, son caractère et sa grande gueule font de lui la personne le plus détestée de son entourage. C’est la raison pourquoi il est incapable de se garder un emploi plus d’un an et demi.  Le fait de toujours repartir à zéro ou être en chômage ou sur le Bien-Être Social fait que l’on a rarement dépassé le seuil de la pauvreté. Bref, nous sommes des BS sans pour autant en avoir l’allure ou la personnalité.

Mon père est diplômé en deux métiers: Menuiserie et cuisine. Puisque les gens auront toujours besoin de rénovation et de manger, le travail ne manque pas. Malheureusement, dans ces petits villages où tout le monde connait tout le monde, une réputation, ça se répand à vitesse folle, surtout si elle est mauvaise.  Par conséquent, il est facile d’avoir un mauvais nom.  Je m’en suis rendu compte assez vite lors de mes premières recherches d’emploi de mes 16 à 18 ans. Je ne saurais compter le nombre de fois où, après avoir lu mon nom de famille sur une feuille d’application, on m’a demandé si j’étais bien le fils de mon père, le réputé BS du village au caractère insupportable. Apparemment, tout le monde croyait à l’adage Tel père, tel fils, parce que personne ne me donnait ma chance de prouver ma valeur. Pendant ce temps-là, tous mes amis, sans la moindre exception, pouvaient compter sur les connections de leurs familles pour avoir des emplois. Et des bons!

Et pourtant, oui, malgré notre pauvreté, nous avons une maison. Le fait que mon père l’a reçue en héritage de son grand-père, c’est probablement la seule raison pourquoi nous en avons une. D’ailleurs, c’est la plus moche et la plus petite de tout le quartier.

Et quand je dis petite, je ne parle pas du rez-de-chaussée qui est un 3½. Je parle de ma chambre, au sous-sol. 5 pieds 2 de hauteur, alors que j’en fais moi-même 5 et 8. Je ne me suis jamais cogné la tête au plafond pour la simple et bonne raison que, puisque j’ai grandi dedans, j’ai appris instinctivement à m’y pencher pour y circuler à l’aise. Hélas, vivre dans une chambre plus petite que moi, c’est une situation indéniablement ridicule.  Et quand tu es adolescent et jeune adulte, ça n’en prends pas gros pour faire de toi le sujet de remarques rabaissantes multiples. Et même si elles sont dites en blagues par mes bons amis, ce genre de commentaire est mon pain quotidien.

Lorsque, comme moi, on est un jeune homme dans le début de la vingtaine,  il y a trois choses qui sont très importantes dans la vie. Ce sont trois choses qu’il faut absolument avoir afin de ne pas être vu comme étant un loser :

  • Un travail, ou au moins de l’argent.
  • Une auto, ou au moins un permis de conduire.
  • Une blonde, ou au moins être assez beau pour être capable de séduire quand tu veux.

Je n’ai rien de tout cela. Et comme si ça ne suffisait pas, la nature n’a pas été tellement généreuse avec moi, puisque je suis maigre, athlétique comme un bâton de popsicle, et pas tellement beau.  En fait, physiquement, je me situe quelque part entre ces deux photos:

Bon, j’exagère au sujet du premier point. J’ai un travail et un salaire. Depuis le mois de mai 1988, je travaille pour WOW!, un magazine pour adolescents. J’y publie une page de bande dessinée par numéro mensuel. Je n’y suis que depuis un an, soit juin 1988. Puisque c’est un mensuel, il y a un délai de deux mois entre le moment où on travaille sur un numéro, et celui où il est imprimé et distribué. Évidemment, à une page par mois, je gagne moins d’argent mensuellement que le salaire hebdomadaire de quelqu’un qui travaille à temps partiel au salaire minimum, qui est à ce moment de $5.00 l’heure. Mais bon, au moins, je suis publié dans un magazine tiré à dix mille exemplaires distribués partout au Québec. Et leurs bureaux étant à Montréal, à une heure de route de chez moi (deux et demi en bus et en métro) je n’ai pas été handicapé par le mauvais nom de mon père lorsque j’y ai proposé mes services.

De plus, je ne suis pas si loser que ça puisque j’ai des amis, une gang. …Bon, en fait, j’ai un ami, Carl.  Quant à ma gang, c’est en fait la sienne, parce que c’est lui qui s’est fait ami avec eux. Mais techniquement, en étant inséparable d’avec Carl, je le suis avec la gang. Ce sont tous des fils et filles de bonnes familles, des enfants de riches. Du moins, comparé à ma famille, ils le sont. Voyez vous-mêmes :

  • Le père de Carl est gérant de banque pour la RBC.
  • Le père de Loïc est professeur à l’Université.
  • Le père de Yves est mort en lui laissant sa business.
  • Gina, la blonde de Carl, a un père qui a son siège au Conseil de Ville.
  • Le père d’André est gérant de la Banque de Montréal.
  • Le père de Jacques est… euh… Bon, lui, je l’ignore. Mais il n’y a qu’à voir la maison et les voitures qu’il a au garage pour comprendre qu’il fait mucho bidous.
  • J’ignore également ce que font les parents de Megan et Cynthia, les deux filles de notre petit groupe, mais la maison et les véhicules démontrent un train de vie similaire aux autres membres de notre entourage.

Bref, on peut dire que je choisis bien mes amis. C’est que, comme je disais plus tôt, même si je suis d’une famille de BS, je n’en ai pas la personnalité. Voilà pourquoi la mienne a beaucoup plus en commun avec la leur qu’avec celle des autres BS. Malheureusement, la personnalité, c’est bien tout ce que j’ai en commun avec mes amis. Pour le reste, j’ai pas mal de misère à les rattraper. Grâce à leurs familles, ils ont tous un bon départ dans la vie. Juste côté emploi, ils se font ouvrir des portes sans même à avoir à y cogner. Tandis que je ne gagne pas assez d’argent pour me payer un permis de conduire, eux se les ont tous fait offert par leurs parents, et la moitié d’entre eux ont déjà leurs propres véhicules. Moi, j’ai un vélo que je dois parfois abandonner des semaines lorsqu’il a une crevaison, en attendant de ramasser l’argent requis pour le faire arranger. Et alors que la majorité d’entre eux sont en couple, ou bien ont peu de problèmes à butiner d’une aventure à l’autre, je n’ai rien pour plaire à une fille à court ou à long terme.  Du moins, une fille normale. Pour comprendre ce que je veux dire par là, voici les relations que j’ai eu la (mal)chance d’avoir, de mes 15 à 20 ans, relations qui ont duré de quelques heures à quelques mois:

  • Manon: Tellement mal à l’aise en public que quand nous sortions, il fallait que je marche à au moins 3 mètres derrière elle. Parce que sinon, si elle avait été vue en compagnie d’un gars par quelqu’un qui la connait, elle serait morte d’embarras, d’avouer qu’elle a un chum.
  • Chantal: Ne m’aimait pas du tout, j’étais juste mieux que rien.
  • Édith: Handicapée physique, paralysée du nombril aux orteils. Pas le genre avec qui on peut faire des activités normales en couple… et de
  • Laurie: Relation à longue distance (St-Hilaire /Montréal Nord) avec une capricieuse hystérique qui me faisait la gueule pour des raisons que seule elle connaissait.
  • Julie: Relation dans laquelle la longue distance (St-Hilaire / St-Hyacinthe), ma pauvreté et l’insistance négative de ses parents ont fini par mettre un terme à notre couple. …Ça, et le fait qu’André, avec son travail, son salaire et son auto lui permettait d’aller la voir en dix minutes au lieu de mon heure et demie en bus et à pied.
  • Marie-France: Elle m’adorait comme un dieu. Hélas, ça signifiait qu’elle n’apportait rien du tout à la relation. À chaque fois que je lui demandais son avis sur une activité, sa réponse était toujours « C’est pour toi, c’est comme tu veux! »  Elle copiait tout de moi: Ma coiffure, mon style vestimentaire. Le hasard a voulu que nous possédions le même modèle de chaine stéréo avec 14 postes programmables. Quand je me suis rendu compte qu’elle avait noté les stations de radios que j’avais programmé sur le mien et dans quel ordre, pour reprogrammer les siens de façon identique, j’ai vite mis fin à la relation. Trop freaky pour moi.
  • Carol-Ann: Une baise d’un soir, une fille très bien, que je n’ai pas réussi à transformer en relation.

Bref, impossible de trouver une fille normale afin d’avoir une relation normale, comme celle qu’ont mes amis. Même le fait d’être un auteur/dessinateur publié dans les pages de Wow! à mon jeune âge, ça ne réussit pas à éblouir les filles que je rencontre. À chaque fois que je me vante de mon travail, elles me disent toujours qu’elles ne connaissent pas ce magazine. Et quand je leur explique de quoi il s’agit, alors elles répondent être trop vieilles pour lire ces enfantillages. Dans cette période pré-internet qu’est 1989, il n’y a pas tellement de moyens de rencontrer des filles.  Du moins, pas tellement de moyens à ma portée:

  • Il y a les agences de rencontres, mais c’est un service payant, donc que je ne peux pas me payer.
  • Il y a les bars, mais ça signifie passer une soirée dans la fumée de cigarette, l’alcool et la musique forte, trois éléments avec lesquels je suis incompatible. Et l’alcool, ce n’est pas gratuit. Et ces endroits sont fréquentés par des gens qui paraissent bien mieux que moi.
  • Il y a les bars sans alcool pour adolescents, mais ceux-là ont un prix d’entrée que je ne peux pas non plus me payer. Et puis, j’ai presque 21 ans, qu’est-ce que je ferais d’une adolescente?
  • Il y a des magazines pour adolescents tels Wow!, Fan-Club et Filles d’Aujourd’hui avec un service de petites annonces gratuites. J’ai essayé en 1985, mais ça me rapportait des réponses de tous les coins du Québec, sauf de ma propre région.
  • Les autres annonces dans les publications non-ados, faut payer.
  • Les lignes téléphoniques 1-976-8585 Party Lines, c’est $3.00 l’appel. À une époque où, je le rappelle, le salaire horaire est de $5.00.
  • les lignes rencontres, c’est 10$ l’appel.
  • Les lignes rencontres osées, c’est 50¢ la minute, sans savoir si les filles sont vraiment des clientes ou des employées dont le but est de te garder en ligne le plus longtemps possible.
  • Et si tu es vraiment désespéré au point où tu n’as plus peur du ridicule, il y a l’émission Coup de Foudre à la télé.  Je ne sais pas ce qu’il y a de plus honteux entre le fait que je suis déjà allé y poser ma candidature, ou le fait que celle-ci a été rejetée.

Et de toute façon, même si Internet avait été disponible au public, mes parents n’auraient jamais acheté un ordinateur. Ça m’aurait juste donné une raison de plus de me sentir inférieur au reste de la population. Dans de telles conditions, la seule façon pour moi de rencontrer de nouvelles filles et de draguer, c’était les partys entre ami.

Et c’est justement dans l’un de ceux-ci que j’ai rencontré Nathalie.

Chapitre 2 : Faire une première bonne impression.

Jeudi 13 juillet 1989, en début d’après-midi. Je suis dans ma chambre dans le trop petit sous-sol chez mes parents, assis à ma table à dessins. Je suis en train de faire l’encrage d’une page de bande dessinée prévue pour paraître dans le numéro du magazine Wow! de septembre qui s’en vient. Le téléphone sonne. Je me lève, j’ai le réflexe habituel de me pencher la tête pour ne pas me cogner au plafond, et je vais répondre. C’est mon bon copain Carl. Il me dit que la gang et lui s’en vont à l’appartement d’un couple, des amis de Loïc et Cynthia. Il m’invite à aller les rejoindre. J’accepte avec joie. Il me donne l’adresse. Je n’y suis jamais allé mais je connais le coin. Je lâche ma BD, je sors et prends mon vélo. En constatant à quel point c’est une vraie belle journée, je décide de faire un détour afin de profiter visuellement de la nature. Je m’enligne sur le Chemin des Patriotes qui longe la rivière Richelieu, et j’attaque ce que j’appelle mon parcours athlétique. C’est que même si, à 20 ans, je suis maigre et peu costaud, je considère déjà que le maintien de la forme physique est important. Aussi, tant qu’à être le seul de la gang qui est trop loser pour avoir un permis de conduire, aussi bien que ce vélo me serve pleinement. Voilà pourquoi ça fait deux ans que, à tous les soirs où la température le permet, dès que le soleil est couché et que la circulation automobile est minime, je monte sur mon vélo et je me tape un parcourt de 8.5 kilomètres. Toujours le même.

D’abord, pour réchauffer mes muscles et mon système cardiovasculaire, je longe la rivière Richelieu sur Chemin des Patriotes. Puis, une fois bien dans le rythme, je tourne sur Montée des Trente, qui est une longue côte qui grimpe sur la montagne. Rendu en haut, je vire à gauche sur Chemin Ozias Leduc, ce qui me permet de récupérer un peu. Je donne un dernier effort de pédalage jusqu’au tournant où la rue devient La Côte Fortier. Et là, je me laisse tout simplement descendre en me reposant, profitant du vent créé par ma vitesse pour me refroidir. Arrivé en bas de la pente, récupéré et rafraichi, je tourne à droite sur Boulevard Sir Wilfrid Laurier et je reprends mon pédalage. Mais cette fois, au lieu de parcourir le dernier quart de mon parcourt, je m’arrête là où se déroule le party où Carl m’a invité. En fait, ceci n’est pas vraiment un party. D’abord parce que c’est en plein jour. Ensuite, parce qu’il n’y a ni musique, ni danse, ni drague. C’est juste une réunion d’amis dans la jeune vingtaine qui jouent aux cartes, à des jeux de société, à Super Mario 3 sur le Nintendo, ou qui jasent entre eux. Moi, comme toujours, j’ai amené mon menu.

Je m’explique : Il y a quelques années, lorsqu’il travaillait dans un restaurant chic, mon père m’a amené quelques cahiers-menu que le restaurant destinait aux poubelles, après en avoir changé le modèle. J’ai enlevé les feuilles de menu des pages-pochettes en plastique transparent souple, j’y ai mis des feuilles blanches et des pages de mes dessins et bandes dessinées. Et voilà : Un superbe cartable à dessin à la fois original et chic que je traine partout avec moi. Officiellement, je dis que c’est pour toujours avoir mon matériel en main lorsque je veux dessiner un paysage qui m’inspire. Mais en réalité, c’est plutôt parce que je veux toujours avoir des exemples de mon art avec moi car je cherche sans cesse à épater les gens avec mon talent en dessin. Il faut me comprendre : Puisque je n’ai rien pour être au même niveau social que mes amis, et que physiquement non plus je ne leur arrive pas à la cheville, il faut bien que j’essaye de compenser en ayant quelque chose que eux n’ont pas. Et un talent en dessin, au moins, ça a le mérite d’être quelque chose qui est en toi. Quelque chose d’authentique. Quelque chose que seuls quelques rares élus possèdent, car c’est quelque chose que ni l’argent ni les connexions de famille ne peuvent acheter.

Environs une heure après mon arrivée je me rends au frigo, histoire de me servir une canette de Coke Classique. Et c’est là que je me fais aborder par Nathalie. Vingt ans, environs cinq pieds deux, sans pour autant être grassette elle est juste assez ronde pour avoir des courbes superbement généreuses. Comme c’est l’une des modes en 1989, elle porte des jeans délavés serrés, un large T-shirt noir, et ses cheveux teints en noir sont en coupe champignon. Elle a de jolis yeux verts qui plissent de très mignonne façon lorsqu’elle sourit.

NATHALIE : T’es-tu un ami de Vincent et Claudie?
MOI : Qui ça?
NATHALIE : Ceux qui habitent ici.
MOI : Non, je ne les connais pas. Je suis avec Carl pis sa blonde Gina, Yves, Loïc pis sa blonde Cynthia…
NATHALIE : Cynthia? C’est elle qui m’a invité ici.
MOI : Tu la connais de où?
NATHALIE : Du cégep. On allait à Edouard-Montpetit ensemble.
MOI : Sérieux? Moi aussi chus allé à Édouard y’a quatre ans, en ’85.
NATHALIE : Ah oui?
MOI : Oui, même que je faisais partie du journal étudiant, Le MotDit. Ça existe-tu encore?

Et voilà comment une longue et intéressante conversation a démarré entre nous. Je suis émerveillé. C’est la première fois que je me fais aborder dans un party par une si jolie fille. C’est la première fois que je rencontre une inconnue avec qui j’ai déjà tant en commun. C’est la première fois qu’une première conversation coule à rythme soutenu de façon si naturelle, sans qu’il y ait des temps morts de silences intimidant où on se demande de quoi parler. Et surtout, c’est la première fois que je n’ai pas besoin d’utiliser mon talent en dessin afin de briser la glace. Pour la première fois, je suis en train de rencontrer quelqu’un de la manière normale, comme tout le monde. Et pour la première fois, par ce simple geste d’approche de sa part, elle me donne une lueur d’espoir que oui, finalement, peut-être que j’ai ce qu’il faut pour être socialement l’égal de mes amis, à défaut de l’être financièrement.

NATHALIE : Est-ce que tu commences l’université cette année?

Carl, qui passe à côté de nous à ce moment-là, nous regarde, et en réponse à Nathalie il lâche un très moqueur « Lui? HA! » Tandis qu’il poursuit son chemin, Nathalie me regarde d’un air interrogateur. Je ne le montre pas dans mon visage, mais intérieurement je soupire. Carl sait que mon temps au cégep a été un échec, et mieux encore, que mon application a été rejetée trois fois de suite au cégep Dawson où lui est allé sans problème. Évidemment, ce n’est pas une raison pour tenter de m’humilier devant la toute première fille à la fois belle, intelligente et sérieuse qui s’intéresse à moi. Mais bon, c’est son genre d’humour. Habitué, je rattrape le coup avec une vérité légèrement embellie :

MOI : Ben, j’voulais pas m’en vanter, là, mais… J’ai interrompu mes études pour commencer une carrière artistique dans les magazines. Je suis auteur, illustrateur, je fais des bandes dessinées. Est-ce que tu connais le magazine Wow?
NATHALIE : « Voir »?
MOI : Non, « Wow! »
NATHALIE: Non!

Eh merde, encore une autre trop vieille / trop mature pour connaître Wow! Pourtant, ce magazine existe depuis 1984. Il avait même sa propre émission à Télévision Quatre Saison l’année dernière. Rock et Belles Oreilles les ont même parodiés.

MOI : Bon, ben, tu connais Écho Vedettes? Le Lundi? Coup de Pouce? TV Hebdo et TV Hebdo Édition Câble?
NATHALIE: Oui!
MOI: Ben voilà! Wow et tous ces autres magazines-là sont publiés par les Éditions Trans-Mo. Mais là, Trans-Mo vient tout juste d’être racheté par Quebecor. Et ça, ça signifie que dès septembre, on va avoir une bien meilleure publicité, un plus grand tirage et une plus grande distribution à travers le Québec.

Nathalie semble surprise que je puisse travailler professionnellement pour un magazine, surtout un dont elle n’a apparemment jamais entendu parler. Afin de dissiper tout doute qu’elle pourrait avoir sur le sujet, je lui sors mon menu, je l’ouvre et lui montre mes pages de bandes dessinée.

NATHALIE : C’est toi qui as fait ça?
MOI : Oui!
NATHALIE : Wow! Tu dessines donc bien.

Avec un petit sourire satisfait, je rajoute:

MOI: « Wow! », c’est le cas de le dire.

Finalement, non seulement l’intervention de Carl m’a permis de parler de ma carrière d’artiste dans les magazines, j’ai même eu l’air modeste, de ne pas avoir amené le sujet avant d’y être contraint par les circonstances. Les choses se déroulent vraiment mieux que j’aurais pu l’imaginer. En tout cas, pour une première impression, il est évident que je lui en ai fait une bonne.

Chapitre 3 : Une bonne impression réciproque.

Nathalie et moi passons les heures suivantes à continuer à jaser ensemble de tout et de rien. Nos conversations se font cependant interrompre quelques fois par Carl qui a toujours une remarque rabaissante en blague à dire à mon sujet.  Ce n’est pas la première fois qu’il essaye de saboter mes premiers contacts avec une fille. Des fois, je pense que ça fait tellement longtemps qu’il me connait en tant que loser, particulièrement dans mes relations avec les filles, qu’il aurait de la difficulté à s’adapter à un tel changement dans le status quo. De toute façon, il n’est pas le seul de la gang à avoir une allergie à l’idée que je puisse être heureux en amour. Par exemple, Cynthia, la blonde de Loïc, est grandement responsable de ma rupture avec Julie l’année dernière. Mais elle, au moins, je peux comprendre.  C’est parce qu’elle a un motif de m’en vouloir, même si ce n’est pas la plus édifiante des raisons. Laissez-moi vous raconter cette anecdote :

Il y a deux ans, lors d’un party en gang dans la maison du père de Loïc, alors que j’étais seul à la cuisine pour me servir un verre d’eau, Cynthia est venue m’y rejoindre discrètement. Elle me fait un brin de conversation banale. Puis, elle dit:

CYNTHIA :  Je me demandais…. Est-ce que t’as déjà été amoureux de moi?

Surpris par l’absurdité de cette question, je lui réponds ce qui suit d’une voix qui exprime clairement à quel point je trouve ça drôlement stupide comme notion :

MOI : Amoureux de toi? T’es-tu malade? Ça fait trois ans que je te connais pis ça fait trois ans que j’te vois aller : Tu sors avec Loïc pendant six mois, puis tu casses avec lui pour sortir avec un autre gars pendant deux-trois mois.  Puis, tu reviens avec Loïc six mois, puis tu casses avec lui pour sortir avec un autre gars pendant deux-trois mois. Puis, tu reviens avec Loïc…  Comment est-ce que je pourrais être amoureux d’une fille en sachant d’avance qu’elle va me domper pour retourner avec Loïc? Franchement!

D’accord, j’admets que j’ai manqué de tact. Mais bon, ce n’est pas comme si j’en recevais beaucoup moi-même de la part des autres quand vient le temps de me remettre les pendules à l’heure sur un sujet X. Je dois cependant avouer que j’avais une raison de repousser Cynthia de manière si brusque.  C’est que durant ces trois ans, en plus des gars quelconque avec qui elle a eu de courtes relations, elle a passé tous les gars de la gang. Parfois c’était pour une relation de couple, parfois c’était pour un flirt d’un soir. Sans compter les inconnus, juste entre nous, il y a eu :

  • Carl, avant qu’il connaisse Gina, a déjà passé une soirée à frencher avec Cynthia.
  • Jacques, avant qu’il ait sa blonde dont le nom m’échappe, a sorti une semaine ou deux avec elle.
  • Hey, une fois, elle a même sorti avec Julien… Le propre frère de Loïc.

Généralement, on était portés à fermer les yeux sur les relations de Cynthia. Au pire, on roulait des yeux en faisant un petit sourire amusé. Mais pour celle avec Julien, disons qu’on commençait à sourciller un peu, considérant qu’elle dépassait quelque peu les limites de la décence. Et c’est ça que j’ai trouvé le plus insultant : Me faire passer en dernier après tous les gars de la gang et son frère.  Mon orgueil ne l’a pas pris. Oui, j’ai de la misère à me trouver une blonde.  Oui, je m’essaye après toutes les filles célibataires que je peux trouver.  Et à cause de ça, on pense que je suis un fou des filles, un maniaque de la conquête, un obsédé sexuel.  Mais dans les faits, tout ce que je cherche vraiment, c’est avoir une relation amoureuse et sexuelle normale, sérieuse, saine et monogame. Je ne veux pas toutes les filles.  J’en veux une!  Je cherche la bonne, celle avec qui je serai compatible sur tous les points.  Sauf que, si je veux la trouver un jour, je n’ai pas le choix d’être constamment en chasse aux filles célibataires, au cas où l’une d’elle soit celle-là. Et voilà pourquoi, malgré mon orgueil frustré de me faire passer en dernier, la raison que j’ai donné à Cynthia pour repousser ses avances était véridique. Je cherche une relation sérieuse à long terme, donc sortir avec elle serait une perte de temps. C’est la logique même!

Mais elle, de son côté, je suppose que la claque que j’ai asséné sur la gueule de son ego devait être beaucoup plus violente.  Imaginez : Nous vivons dans une société dans laquelle il est mille fois plus facile de séduire si on est une fille que si on est un gars. Alors pouvez-vous imaginer à quel point ça a pu être insultant pour elle, qui est habitué d’avoir tous les gars qu’elle veut, de se faire dire non par un loser, pauvre, pas beau, obsédé sexuel, qui veut toutes les filles et qui cherche désespérément à sortir avec n’importe qui? N’importe qui, sauf elle!? Eh bien voilà! Depuis ce temps-là, à chaque fois qu’elle en a l’occasion, Cynthia ne cesse d’essayer de saboter mes relations avec les autres filles, en les décourageant d’avoir le moindre contact avec moi. La dernière fois qu’elle l’a fait, ça remonte au printemps dernier, à un party chez elle, où je me suis accroché une autre de ses copines de cégep qui s’appelait Carol-Ann. Après l’avoir ramené chez moi et après avoir passé quelques heures d’une excellente séance de baise multi-orgasmique de part et d’autre, Carol-Ann m’a dit :

CAROL-ANN : Ouain, Cynthia avait raison à ton sujet. J’ai bien fait de pas l’écouter.
MOI : Huh? J’comprends pas…
CAROL-ANN : Pendant l’party, quand t’es allé aux toilettes après notre slow… Cynthia est venue me voir pis a’ m’a dit: « Méfie-toi de lui, c’est un nymphomane! »  Mais là, Criss, chus tellement en manque, j’allais pas laisser passer la chance de me faire baiser solide. Surtout si c’qu’à disait sur toi c’était vrai.

Je ne sais pas ce qui m’a amusé le plus à ce moment-là : Le fait que Cynthia croit que nymphomane est un qualificatif masculin, ou bien le fait que je me retrouve au lit avec Carol-Ann parce qu’elle a voulu s’assurer que je ne me retrouve pas au lit avec Carol-Ann. Ma sensation de victoire ne fut cependant que de courte durée. Je n’ai pas réussi à avoir une relation de couple avec Carol-Ann pour des raisons de distance géographique, et aussi du fait qu’elle a d’autres amants.  Mais au moins, cette soirée a eu le mérite de démontrer à Cynthia que ça ne lui sert à rien d’essayer de me saboter mes nouvelles relations. Si ça se trouve, ça va juste encourager ces filles à se jeter dans mes bras.

Voilà peut-être pourquoi, aujourd’hui, tout le long de ce party dans lequel je suis en train de lier d’amitié avec Nathalie, pas une seule fois Cynthia ne tente de la dissuader. S’il n’y avait pas Carl et ses jokes plates rabaissantes pour prendre la relève, tout serait parfait. Parfois, j’ai l’impression que la raison pourquoi la gang me traine avec eux, c’est pour se rappeler combien ils sont chanceux d’être nés dans une classe sociale supérieure à la mienne, combien ils sont génétiquement mieux fichus que moi, comment ils peuvent plus aisément se concentrer sur les choses importantes comme les études et la carrière parce qu’ils n’ont pas à mettre beaucoup d’efforts les trucs de base tels l’argent et l’amour. Bah, je suppose que c’est le prix que j’ai à payer pour ne pas être un rejet total. J’ai le choix entre l’accepter ou bien passer ma vie seul.

NATHALIE : Ouais ,ben, faudrait que je rentre, là.  J’habite pas loin d’ici.  Tu m’accompagnes?
MOI : Avec plaisir.

Quelques minutes plus tard, nous quittons le party ensemble.  Malgré les 19h00, le soleil est encore présent en cette saison.  Nous marchons côte à côté le long du Boulevard Laurier en continuant de jaser, tandis que je tiens mon vélo à côté de moi par le guidon.  Nous traversons le boulevard et arrivons bientôt au parking arrière du bloc appartement où elle habite avec sa mère et sa jeune sœur. Je suis surpris car je connais très bien l’endroit.  J’y suis passé à vélo pas plus tard qu’hier.

MOI: Tu restes vraiment ici?
NATHALIE:  Oui, pourquoi?

Je lui explique donc comment, depuis deux ans, tard le soir, je fais le même trajet de vélo que j’ai parcouru quelques heures plus tôt pour aller au party.  Sauf que, au lieu d’y arrêter comme aujourd’hui, je continue mon chemin sur Laurier, puis j’emprunte la rue Blain, tourne à droite dans la cour de l’Ébénisterie Van Der Beken que je traverse.

Puis, je débouche dans le stationnement du Motel Laurier.  Et au bout de celui-ci, je passe sur un minuscule chemin de terre battue entre les buissons reliant les deux boisés qui entourent son bloc-appartements, ce qui m’amène tout droit dans le stationnement où nous sommes en ce moment.

MOI: Même que, maintenant que j’y pense…  Je me rappelle l’été passé, un soir, j’ai surgit d’entre les deux buissons, et il a fallu que j’brake ben raide parce que j’ai failli foncer sur une gang d’à peu près sept-huit personnes notre âge qui jasait ensemble dans le parking. T’étais-tu là?
NATHALIE: Ça me dit quelque chose. … Ouiiiii, j’étais là, j’m’en rappelle.  C’était toi?
MOI: Apparemment!
NATHALIE:  Ayoye! Tu parles d’un hasard!
MOI: Ça a l’air qu’aujourd’hui, ce n’était pas notre première rencontre.
NATHALIE: C’est vrai!  En tout cas, j’espère que ce ne sera pas la dernière.
MOI: T’aurais envie qu’on se revoie?
NATHALIE: Toi?
MOI : Moi, oui!
NATHALIE : T’as-tu un papier et un crayon?
MOI : Qu’est-ce que tu crois? Je suis dessinateur.

Nous nous échangeons nos coordonnées, et on se quitte avec de petits bisous sur les joues.  De nouveau sur mon vélo, je reviens chez moi en attaquant le dernier quart de mon parcours athlétique.  J’ai un grand sourire au visage.  Pour la première fois de ma vie, je plais à une fille qui est à la fois intéressante, belle, mature, intelligente, de mon âge, et surtout qui habite à quelques minutes à vélo de chez moi. Et le plus beau : Comme moi, elle vient d’une famille modeste, la preuve étant ce 4½ qu’elle partage avec sa mère et sa sœur, au lieu d’habiter une grosse cabane comme le reste de nos amis riches.

Je sens qu’entre elle et moi, ça va être une belle histoire qui va durer longtemps.